La vérité historique
par Ch. Müller, Maître de Conférences au département d’Histoire de l’Université de Carthag (Arrakis).
Il est temps enfin de rétablir la vérité historique sur ce qui s’est réellement passé sur notre belle planète Arrakis. Le grand public subit en effet, depuis des siècles, l’influence pernicieuse d’un romancier qui n’avait sans doute pour souci que de distraire à bon compte les masses incultes et surtout de conforter dans leurs croyances les membres de la secte qui adorent encore comme un dieu Paul Atréides, de sinistre mémoire... Ce n’est pas la première fois, d’ailleurs, qu’un écrivain falsifie la vérité historique pour des raisons idéologiques : on sait depuis longtemps que l’arrière-garde de Charlemagne ne fut nullement attaquée par les Maures à Ronceveaux, comme le laisse entendre La Chanson de Roland, dont l’auteur a d’ailleurs préféré garder l’anonymat, mais par de vulgaires bandits basques (l’ETA déjà ?).
Notre équipe de chercheurs, animée de l‘amour de la vérité, a pu retrouver, après maintes fouilles archéologiques, un document écrit par un valeureux officier de l’armée du Baron Harkonnen, surnommé alors Beast Rabban par ses adversaires qui prétendaient à tort qu’il était d’une rare cruauté. Étant à la solde du jeune Paul Atréides, en même temps qu’il combattait sous la bannière du Baron, ce brillant officier connut tous les dessous de cette période sombre et troublée de notre histoire. La première information qu’il nous livre concerne la véritable identité des protagonistes. Il n’était pas rare, à cette époque, que les leaders de ce monde brutal et dangereux ne fussent en réalité que d’habiles aventuriers qui avaient usurpé des titres de noblesse, ou des charges diverses... Ainsi, le fameux Paul Atréides s’appelait-il en fait Olivier Angin ; Stilgar, leader Fremen, était le pseudonyme d’un certain Guillaume Fougnies ; le titre et la charge d’Empereur avaient été usurpés par un militaire du nom de Fabien Hodot ; quant à la Guilde, elle était dirigée dans l’ombre par un instituteur connu sous le nom de Bruno Mametz. On a quelques doutes sur l’identité de celui qui, dans la clandestinité, menait d’une main de maître les religieuses de la secte Bene Gesserit : seul son prénom est certain, Stéphane, mais s’agissait-il de Jacques ou de Racolin ? Beast Rabban laisse planer sur ce sujet quelques doutes. Ce qui est tout à fait sûr aujourd’hui c’est que le Baron Harkonnen s’appelait en réalité Christian Muller et que je m'enorgueillis d’être l’un de ses lointains descendants.
Le romancier ne s’est pas contenté de taire la véritable identité des héros de cette sanglante épopée, qu’il ne connaissait peut-être pas après tout... Il nous a également trompés sur les alliances qui unirent les différentes factions de ce conflit. D’après lui, en effet, le Baron Harkonnen n’était qu’un pion entre les mains de l’Empereur ! Comment expliquer alors qu’ils se livrèrent de violents combats sur Carthag, quatre années durant ? La vérité, c’est que le véritable allié de l’Empereur n’était autre que Paul Atréides, et que ce fut l’alliance officielle la plus solide et la plus durable de cette terrible guerre.
Les sept premières années du conflit :
mise en place des alliances, et premières tentatives d’hégémonie.
Au début de ce conflit, quelques escarmouches opposèrent très vite les troupes Atréides et le ténébreux Baron qui se disputèrent çà et là quelques récoltes d’épices. Plus sérieux furent les combats que se livrèrent à la même époque les armées impériales et les mutants de la Guilde et dont l’une des batailles se termina par la terrible et dévastatrice explosion due au choc du Laser et du Bouclier, vidant Tuek’s Sietch de tous ses occupants dès la deuxième année de la guerre.
On sait aujourd’hui que le Baron entretint très tôt des rapports privilégiés avec la secte des Bene Gesserit. Ils se livrèrent notamment des informations sur les traîtres et s’assurèrent ainsi très tôt de la fidélité de certains de leurs leaders. Atréides, à cette occasion, fut particulièrement malchanceux. Il avait donc soudoyé dès le début du conflit Beast Rabban, le second leader dans la hiérarchie militaire du Baron. Mais lors de l’un de leurs premiers combats, le Baron fut pris de transes et posa la question fatale : "Beast Rabban est-il un traître à ta solde, mon petit Paulo ?" La mort dans l’âme, le jeune homme, incapable de mentir, avoua que Beast Rabban, effectivement, était une saloperie de traître. Dès lors, le Baron ne craignait plus aucune trahison venant de la maison Atréides, il lui suffisait d’éviter d’envoyer Rabban au casse-pipe quand il s’agissait de combattre le susnommé Paulo... En revanche, ce général était sûr contre n’importe quel autre adversaire. Cela était d’autant plus intéressant que le Baron avait dans sa manche deux leaders Atréides, et non des moindres... Mais l’on sait qu’Atréides est protégé par le puissant Kwisatz Haderach, il fallait donc obtenir des Karamas aux enchères, d’où l’intérêt de s’allier au Bene Gesserit qui fait des Karamas avec n’importe quoi...
Malchanceux d’un côté, Atréides eut cependant la bonne fortune d’échapper à un désastre lors de la quatrième année de la guerre. Les premières alliances venaient d’être signées. Le jeune Paulo liait son sort aux puissances impériales, dont on connaît la richesse, tandis que le Baron signait un pacte avec les vénérables Bene Gesserit. Cette même année, les troupes Harkonnen investissaient Arrakeen et rencontraient en même temps les troupes Atréides à Cielago North où ils se livraient bataille pour quelques malheureuses tonnes d’épices. À l’issue d’un précédent combat, Harkonnen avait envoyé dans les tanks la belle Lady Jessica, et il ne restait à Atréides que trois leaders, dont les deux plus puissants étaient d’infâmes traîtres à la botte du Baron. Les calculs furent vite faits. Ou bien Atréides jouait les deux plus faibles, donc un traître et un leader peu puissant ou bien il jouait les deux plus forts donc les deux traîtres... Le Baron se frottait déjà les mains, espérant gagner les deux combats et affaiblir ainsi considérablement son adversaire, en même temps qu’il s’emparait d’un deuxième sietch... Comme son ami Bene Gesserit investissait la même année le sietch des Fremen, il ne resterait plus, au tour suivant, qu’à en prendre un quatrième pour remporter la victoire. Mais Atréides possédait une carte Ghola, et il ressuscita Lady Jessica juste avant les combats. Il ne joua de ce fait aucun de ces deux leaders traîtres ! Il perdit le combat sur Cielago North mais conserva Arrakeen...
Le Baron, ayant perdu des troupes et des armes, passa la saison suivante à se refaire une santé, et cette septième année du conflit fut relativement calme, sauf sur Sietch Tabr, que Fremen tenta vainement de reprendre aux Bene Gesserit. L’Empereur, qui occupait Tuek’s Sietch depuis plusieurs tours, prenait possession d’Arrakeen, et l’état-major de La Guilde s’était installé à Habbanya. Cette première époque du conflit avait considérablement affaibli les troupes en présence. On dénombrait neuf leaders morts, ainsi que de nombreux soldats. Seul l’Empereur avait des réserve confortables et constituait une sérieuse menace pour les autres clans.
L’an 8 de la guerre : les cataclysmes.
L’année suivante, en revanche, fut particulièrement violente. Bene Gesserit, affaibli par son combat contre Fremen, céda la place à son allié qui envoya à Sietch Tabr de nombreuses troupes en ornithoptères, depuis Carthag. Il dégarnissait cependant ainsi son fief qui fut investi par de nombreuses divisions de l’Empereur, dont deux unités de Sardaukars. En même temps, Atréides débarquait en force sur Habbanya pour en chasser la Guilde. L’enjeu était donc considérable : si L’Empereur s’emparait de Carthag et son allié d’Habbanya, ils étaient définitivement victorieux et la guerre s’achevait...
Le Baron savait que ses chances de conserver Carthag étaient quasiment nulles, en raison du rapport de force. Mais il entretenait, depuis quelques temps, une correspondance secrète avec La Guilde et savait que ce dernier disposait d’un contrôle du temps. Comme de son côté il était en possession d’une bombe atomique, et que l’une de ses unités se trouvait à proximité du Shield Wall, un accord fut vite conclu : en cas de victoire de l’Empereur, les deux sietches devaient être balayés par la tempête. À l’issue de cette huitième année du conflit, il y avait plus de combattants dans les Bene Tleilaxu Tanks que sur Dune qui devint presque un désert : Harkonnen avait gagné son combat contre Fremen et occupait Sietch Tabr. La tempête avait vidé Arrakeen et Carthag des troupes impériales. Enfin, pour la seconde fois, la rencontre du Bouclier et du Laser avait produit son effet dévastateur : Habbanya Ridge Sietch restait vide également, puisque même quelques unités clandestines des Bene Gesserit périrent dans ce cataclysme. Il ne restait donc que deux forteresses occupées sur cinq...
Les dernières années de la guerre : la bataille de Carthag.
Les forteresse vides ne tardèrent pas cependant à être à nouveau occupées. La Guilde revenait immédiatement sur Habbanya, Harkonnen attaquait à nouveau l’Empereur sur Carthag, Bene Gesserit et Atréides se disputaient Arrakeen. Le Baron, décidément, eut encore la mauvaise surprise de trouver sur Carthag plus de troupes qu’il n’en attendait : L’Empereur, à son tour, avait pu bénéficier d’une carte Ghola et la partie était fort inégale. Heureusement, le Baron possédait un Laser et un Bouclier ! Et Carthag fut encore une fois rasée, et l’Empereur, encore une fois, fut pris de rage et de convulsions... Pendant ce temps, Bene Gesserit triomphait des troupes Atréides, mais l’espoir d’une victoire pour le Baron diminuait : La Guilde voyait se rapprocher la victoire...
Carthag fut l’unique enjeu de l’année suivante : à nouveau, le Baron et l’Empereur s’y affrontaient... Mais encore une fois, le rapport de force était favorable aux troupes impériales et ce fut même le premier deuil de la guerre dans l’état-major du Baron : le terrible et cruel Feyd-Rautha lui même avait succombé aux blessures du projectile ennemi, non sans avoir fait empoisonner Burseg... L’Empereur occupait donc enfin Carthag et les tanks se remplissaient toujours...
L’avant-dernier tour vit le Baron sombrer dans la dépression. Ayant définitivement perdu Carthag, démuni de tout système défensif, il était attaqué en force par Fremen sur Sietch Tabr. De plus, des intrigues occultes avaient bouleversé la hiérarchie des Bene Gesserit, son allié de toujours, dont l’ayatollah avait disparu dans la nature. Son remplaçant, cependant l’assura de sa fidélité. À force de Prozac, le Baron reprit le dessus, suggéra aux Bene Gesserit d’attaquer l’Empereur à Carthag et envoya même quelques troupes sur Arrakeen où elles rencontrèrent celles d’Atréides.
Année noire pour lui, il perdit ses deux combats, et ne possédait plus aucun sietch. Maigre consolation, les bonnes religieuses avaient chassé l’Empereur de Carthag. Il ne restait plus qu’une année de guerre, car selon les lois ancestrales de la galaxie, un conflit non résolu dans sa douzième année doit cesser, ce qui signifie la victoire de La Guilde ou, plus rarement, de Fremen. Un ver était apparu sur Sihaya Ridge, invitation à négocier pour les belligérants, et seule opportunité de dénoncer ou de passer une nouvelle alliance, selon les mêmes lois ancestrales...
Épilogue
Enfermé pendant quelques jours avec son état-major de Polar Sink, Harkonnen étudia longuement la carte, les rapports de force, prit des informations auprès de son allié... Il restait une dernière chance, très maigre : envoyer Bene Gesserit en ornithoptère sur Sietch Tabr, où il ne restait qu’une unité Fremen, le faire débarquer sur un autre sietch du sud et attaquer lui-même Atréides à Arrakeen... Ce plan restait cependant très incertain dans la mesure où des mouvements ennemis pouvaient empêcher l’un des débarquements, celui du Baron qui se déplaçait en quatrième position. De plus, l’alliance devrait gagner quatre combats !
C’est alors que La Guilde envoya un ambassadeur chargé de présents et de promesses au Baron, lui proposant de rompre le pacte qui le liait aux vénérables religieuses, et de faire cause commune avec lui. Jusqu’ici, La Guilde était restée sans allié officiel, de même que Fremen, et elle était très proche de la victoire. Elle redoutait cependant les dernières offensives du clan Atréides-Empereur et éventuellement Bene-Harkonnen. Ce dernier demanda quelques jours de réflexion. Il lui était pénible de rompre une alliance si ancienne mais, comme nous l’avons dit, le maître spirituel des Bene Gesserit n’était plus le même qu’au début et finalement le Baron renonça à son plan aléatoire pour signer un pacte avec les mutants. Ceux-ci apportaient dans la balance leur puissance financière et ils possédaient dans leur manche une Karama, bien utile en fin de partie puisque La Guilde peut utiliser ce pouvoir pour empêcher quelqu’un de débarquer...
Le plan des deux nouveaux alliés fut long à élaborer. La difficulté venait d’un double danger : Bene Gesserit, qui jouait maintenant en solo, pouvait gagner en possédant trois sietches et il en avait déjà un. De plus, la position de la tempête lui permettait de se déplacer le premier. Le duo Atréides-Empereur, de son côté, avait encore suffisamment de forces pour se saisir d’une dernière possibilité de victoire et ils se déplaçaient avant Harkonnen. En fin de compte, le Baron investit Arrakeen pour affronter une dernière fois Atréides, dit Paulo. La Guilde donna les ordres conditionnels auxquels il avait droit et joua la Karama contre l’Empereur qui ne put débarquer. Financé par la Guilde, Harkonnen se retrouva avec une panoplie d’armes fort dissuasive : 1 lasegun, 1 poison, 1 antidote... inutiles ! En effet, Atréides avait fui Arrakeen et débarquait sur le sietch occupé par la Guilde. De son côté, Bene Gesserit affrontait Fremen sur Sietch Tabr. Dès lors, quelle que soit l’issue des deux derniers combats, La Guilde l’emportait, et son allié Harkonnen finissait en deuxième position mais le classement restait incertain pour les autres joueurs. En fait, Atréides envoya combattre l’un de ses leaders à la botte du Baron et il fut trahi. On se demande encore, dans les milieux autorisés, pourquoi il n’utilisa pas, cette fois-là, le Kwisatz Haderach... Quant aux bonnes religieuses, elles furent vaincues par Fremen et ces deux clans finirent tous deux troisième à égalité, devant l’Empereur et Atréides, respectivement. Alors, franchement, on se demande où cet écrivain a été cherché toute cette histoire pour nous faire croire à une victoire d’Atréides...
Ainsi se termina la partie de Dune n° 938, arbitrée de main de maître par Marie-Claude Gordi, une connaisseuse...