
ET SES CONQUÉRANTS
3ème VOLET : GUILLAUME LE CONQUÉRANT

(Interview de Mme Britannia - article paru pour la 1ère fois dans feu le fanzine "Vortigern")
Q : Chère Albion, en ces temps lointain (où vous n'étiez pas encore perfide!), tous les barbares du nord de l'Europe venaient en flottes nombreuses vous courir sur le ventre... C'est autrement plus impressionnant que l'expédition romaine de 296 dont nous avons discuté la dernière fois, non ?
Brittania - Si l'on considère la masse, oui, bien sûr, mais pas si l'on considère la difficulté. Ces invasions ne rencontraient pas en face d'elles des forces de défense organisées, et une fois passé l'obstacle que constitue la mer, l'invasion se déroulait comme une invasion terrestre. Donc la campagne de Constance est exceptionnelle dans mon histoire. Un seul autre audacieux a réussi à débarquer chez moi malgré un armée et - surtout - une flotte de défense : Guillaume dit le bâtard, en 1066.
Q : L'entreprise était-elle donc si considérable ?
Brittania : Oh la la, bien sur : le royaume saxon constituait un rude morceau. Le nouveau roi d'Angleterre. Harold comte de Wessex. était un brillant chef de guerre qui avait déjà fait ses preuves contre les redoutables gallois (c'est vrai, quoi : combien de joueurs saxons, à "Britannia". ont-ils échoué à les soumettre). Harold disposait de nombreux espions sur le continent pour surveiller tout préparatif ennemi, d'une flotte efficace et d'une armée qui. bien commandée, était redoutable. De plus, à cette époque, les princes étaient généralement incapable de coordonner, pour une opération de longue haleine, une armée de quelque importance : on était loin de la brillante organisation romaine !... (cf. aussi l'encadré sur les origines du conflit).
Q : Ce Guillaume était-il donc un homme exceptionnel ?
Brittania : ...Tout comme son entreprise. qui constitue un modèle, non seulement pour l' Europe du XIème siècle. mais dans l'Histoire Universelle... Et pourtant. Guillaume de Normandie n'avait pas lu Sun Tze !
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Les origines du conflit Après 2 siècles d'hégémonie. danoise, les anglo-saxons reprennent le pouvoir en 1042... Mais Edouard le Confesseur, roi extrêmement pieux, meurt sans enfants (voeux de. chasteté ?). Elevé en Normandie et ami du duc Guillaume, on pense qu'il avait désigné ce dernier comme héritier présomptif. De plus, en 1051, le beau-frère d'Edouard, Harold, était venu en Normandie jurer à Guillaume qu'il l'aiderait dans ses prétentions. Comme Swein de Danemark, descendant d'un roi d'Angleterre, était trop occupé dans son propre royaume, il ne restait plus que Harald II Hardrada (le sévère) de Norvège pour - sous prétexte d'un vieux traité - disputer la couronne d'Angleterre à Guillaume. Mais... A la mort d'Edouard, le 5 janvier 1066, le Witana-Gemot (grand conseil) choisit, à l'unanimité Harold comme roi d'Angleterre (les grands du royaume n'avaient pas envie de partager le pays avec la noblesse normande !). Harold venait donc se placer entre le fer (guillaume) et l'enclume (Harald III). mais ça ne lui faisait pas peur. A Guillaume non plus, d'ailleurs, qui - sans hésitations, résolut de venger l'insulte par la force des armes et de regagner son héritage par une invasion en règle. |
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LA SITUATION DIPLOMATIQUE
Q : Un modèle à quel point de vue ?
Brittania : A tous les points de vue. Examinons d'abord ses grandes manœuvres diplomatiques La diplomatie, ça demande du temps et de la réflexion. Aussi Guillaume n'avait-il pas attendu la mort d'Edouard le Confesseur, roi d'Angleterre, pour s'assurer une position diplomatique sûre.
- Coté Flandres, il épousa la fille du comte Baudouin en 1053 : veto de Rome I (pour de mesquines questions de lointaines parenté !...). Guillaume traita aussitôt : ça lui coûta 2 monastères, mais enrichit le patrimoine touristique de Caen.
- Coté Vexin, le roi de France était un importun sérieux... Mais Henri 1° étant mort en 1060. la régence revint à Baudouin de Flandres... Qui était justement le beauf de Guillaume ! ...
- Au sud-ouest, le Comte d'Anjou et le duc de Bretagne ne comprenaient rien à la négociation... Heureusement pour lui, Guillaume possédait un autre instrument pour discuter : l'ARMÉE NORMANDE. Forgée au cours de plus de 20 ans de guerres, instrument parfaitement soudé et discipliné, articulée et extrêmement mobile (comme une armée mongole), elle défit les bretons en 1064 (prise de Dinan), et ravagea le Maine au sud, ce qui calma ces voisins obtus. De plus, Conan II le Barb... le Breton se coltinait avec ses vassaux, et les neveux de Geoffroy d'Anjou s'affrontaient pour la succession paternelle ...
Bref, Guillaume était tranquille sur toutes ses frontières.
Q - Si la situation intérieure de ses voisins avantageait le Duché de Normandie, qu'en était-elle chez ce dernier ?
Brittania : Pas de problèmes : dès le début de son règne, Guillaume avait entrepris de rétablir l'ordre et de soumettre les vassaux récalcitrants de façon impitoyable. On disait de lui :
"C'était un homme très dur et violent, si bien que personne n'osait rien faire contre sa volonté. Il expulsait les évêques de leurs sièges et les abbés de leurs abbayes et mettait les seigneurs en prison, et il n'épargna même pas son propre frère... Entre autres choses, on ne doit pas oublier la sécurité qu'il apporta à ce pays, telle qu'un honnête homme pouvait traverser son royaume indemne avec un sac plein d'or" (on dira la même chose de l'Empire mongol de Gengis Khan).
Q - La situation internationale était-elle aussi favorable ?
Brittania : Avec l'Empereur germanique Henri V, ça n'allait pas fort... Mais les missions diplomatiques de Guillaume parvinrent pourtant à lui soutirer son appui moral. Quant au Pape... Vu le soutien qu'apportait Guillaume à la cause de la réforme religieuse. il n'avait pas grand chose à craindre. De plus, Guillaume rétablit ordre et discipline dans le clergé normand, alors que celui d'Angleterre tombait dans le stupre et le lucre : il n'en fallait pas plus pour que (avec l'appui du futur Grégoire VII - celui de la grande réforme grégorienne) le Pape bénisse la cause et fournisse au duc une bannière consacrée. Bref, la conquête de mon sol se transformait en croisade !...
Q - Bien, mais militairement, Guillaume était-il de taille à lutter contre Harold ?
COMMENT RECRUTER DES TROUPES ?
Brittania : Non. Les 2 ou 3000 hommes du duc avaient beau constituer, qualitativement, la plus belle force d'occident, ce n'était pas assez pour battre l'armée saxonne, un ensemble long à rassembler mais efficace s'il était bien commandé, et qui était composé de 3 corps :
- la GARDE, formée de soldats de métier,
- les NOBLES, avec un nombre d'hommes proportionnel à la taille de leur domaine,
- les MILICES paysannes de la région concernée.
Q - Donc le Duc a passé des petites annonces dans toute la France ?
Brittania : Du genre "belles cognes en perspective, pays riche à conquérir, paix de l'âme assurée (la cause est bénie !)". Mais Guillaume ne s'est pas limité à la France : il dragua des mercenaires et des chevaliers (plus ou moins errants) à travers toute l'Europe... Jusqu'aux normands établis dans la région de Naples!
Q - Et ça a fait beaucoup de monde ?
Brittania : Oh, oui : 2000 chevaliers (dont 1200 normands), 3000 fantassins et 2 ou 3000 marins et servants... Ce qui était beaucoup à une époque où les guerres féodales ne rassemblaient que quelques centaines de combattants.
LA LOGISTIQUE. CLÉ DES CONQUÊTES
Q -Une armée aussi hétéroclite devait poser des problèmes de cohésion ?
Brittania : Guillaume regroupa les bretons en un seul corps ; les autres furent incorporés à la solide structure de l'armée normande... Et l'autorité du duc fit le reste.
Q - Le duc Guillaume possédait-il la flotte nécessaire à l'invasion ?
Brittania : Non. Vassaux et alliés furent mis à contribution, tandis que les chantiers navals construisaient le reste, ainsi que le montre la fameuse broderie (et non tapisserie !) de Bayeux. Le 12 août, près de Caen, un demi millier de navires étaient prêts. Pendant ce temps, l'armée attendait bien sagement sans piller. violer ou déserter comme les armées avaient l'habitude de le faire. Cela montre qu'il n'y eut jamais de problème d'intendance. En effet. chaque baron devait fournir une part d'approvisionnement proportionnelle à la taille de son fief.
Q - ... et c'est alors que vous reçûtes la visite tant attendue.. .
Brittania : Que non... Comme j'aime faire durer les préliminaires, j'envoyai un vent contraire pour mettre sa patience à l'épreuve !
Q - Mais alors...Harold eut encore plus de temps pour se préparer !
COMMENT VAINCRE SANS AGIR (stratégie ZEN)
Brittania : Vous oubliez qu'à cette époque ça faisait belle lurette qu'on ne connaissait plus les secrets de la logistique antique ! Bien sur, Harold était parfaitement au courant - grâce à son service d'espionnage, et toutes les précautions étaient prises. Une flotte croisait à l'est de l'île de Wight (là où 760 ans plus tôt, Allectus attendait la flotte de Constance Chlore) et elle aurait pu venir à bout des vaisseaux lourdement chargés de Guillaume. L'armée, elle, avait déjà été réunie en mai pour repousser les attaques du frère d'Harold.
Voyant que le débarquement normand allait arriver avant l'invasion norvégienne, l'armée saxonne s'était concentrée dans le Sussex. prête à bouter les normands qui auraient réchappé à la flotte de l'île de Wight . Mais, comme je l'ai dit, le vent venait du nord (Brrr!) et la flotte de Guillaume resta clouée à Caen.
Q - Et alors ?
Brittania : Et alors ? Et bien... que le plus patient gagne !... Contrairement à Guillaume, Harold n'arriva pas à maintenir la cohésion de son armée pendant ces mois d'inactivité : petit à petit. elle se débanda... Et le 8 septembre, Harold plia bagages. Il renvoya ses milices aux champs (or l'armée saxonne était longue à réunir) et la flotte rentra à Londres. Le grand SUN TZE expliquait qu'il faut faire des campagnes courtes afin de ne pas être coulé par les frais généraux... Mais on voit que le contraire est préférable si :
- on ne risque pas d'être vaincu rapidement par l'adversaire.
- on a une meilleure logistique quel 'adversaire,
- on risque une défaite si on cherche une issue rapide.
Ainsi, au 18° siècle, dans mes guerres avec la France, les conflits longs m'avantageaient vu la supériorité de mon administration financière sur celle de mon adversaire.
LA LUTTE FINALE
Q - Et bien sûr, à peine Harold parti, le vent tourna .
Brittania : Tout juste ! Comme quoi être bon administrateur, bon diplomate et excellent général ne suffit pas : pour réussir un plan ambitieux, il faut aussi de la chance. Donc le vent tourne à l'ouest, ce qui permit à la flotte normande de se remuer un peu, et d'aller dans les environs de Dieppe... Mais il manquait un vent du sud pour traverser le Chanel.
Q - Harold dut alors se reconcentrer au sud ?
Brittania : Non, car à ce moment (18 septembre), plus au nord, Harald III de Norvège débarqua dans la région de YORK (5 points de victoire dans "Britannia" !). Harold y fonce et écrase Harald III... au prix de pertes sévères. A ce moment le vent tourne au sud, et Guillaume peut partir. La chance, encore la chance !... Mais aussi l'organisation : l'embarquement fut immédiat grâce (probablement) à des rampes préparées pour les chevaux et les bagages : il ne suffit pas d'avoir de la chance, il faut aussi savoir la saisir au vol. Le 28 au matin. les normands débarquent à l'ouest d'Hasting et s'établissent dans un fort romain (que le joueur romain a omis d'enlever à la fin du tour 5 : c'est de la triche !).
Q - A ce moment, c'en était fait d'Harold ?
Brittania : Pas du tout... Mais Harold est un fonceur. et au lieu de rassembler patiemment l'armée des féodaux il fonce à la rencontre de Guillaume avec des troupes épuisées... Comme quoi, pour gagner, il faut aussi un peu compter sur des fautes de l'adversaire (si l'on n'en fait pas soi-même, l'autre finira bien par en faire).
Q - Et l'on arrive enfin à la fameuse bataille d'Hasting.
Brittania : Oui. Emploi combiné archers - cavaliers, déroute feinte à la mongole, meilleure discipline ont raison du courage saxon : les normands s'emparent de mon sol et pour moi, le temps des invasions réussies est terminé
(P.S. : il y a eu un Wargame sur la bataille d'Hasting paru en encart dans "Casus Belli" : quelqu'un l'a t-il essayé ?).
