NOCES DE PERLE
(par Bogdan Gelles)

C’était au début des années 80 que j’ai connu l’existence de Transludie. Je ne sais plus vraiment par quel biais. La revue « Jeux et Stratégies » peut être. C’était il y a 30 ans environ, les archives de l’association sauront certainement donner la date précise de ma première adhésion. Il semblerait même que je sois devenu un des plus vieux adhérents. Avec ce 100ème numéro de Far Play, c’est l’occasion de me remémorer quelques souvenirs.
C’était il y a 30 ans et j’avais 30 ans. Mais la véritable histoire avait commencé bien avant car il faut bien le dire que j’ai une hérédité particulièrement chargée. Petit déjà je me rappelle de parties de belote animées auxquelles je participais assis sur les genoux de mon grand-père maternel. J’avais les yeux qui piquaient à cause de la fumée des cigarettes mais je n’aurais cédé ma place pour rien au monde et encore moins quand ayant appris à compter, j’avais la responsabilité de tenir les comptes. Mon père était de son côté un champion d’échecs qui avait à quelques reprises représenté la France dans des compétitions par équipe et qui m’impressionnait quand, jouant à l’aveugle, il me battait presque à chaque fois et repérait systématiquement mes quelques timides tentatives de triche, fort tentantes lorsque l’adversaire est dans la pièce à côté, lit son journal et ne voit pas l’échiquier. J’ai transmis le virus ludique à mes enfants et plus particulièrement à ma fille qui est toujours prête à traverser toute la ville pour venir ouvrir une boite de jeux. Les survivants du gang des amiénois se souviendront, peut être, une petite fille blonde, qui m’avait accompagné à un tournoi de Chaos Marauder qui, détail singulier, se déroulait dans une chapelle désaffectée.
Il y a plus de 30 ans, mon univers ludique se limitait alors aux jeux de cartes traditionnels (belote, tarot, bridge) et à celui un peu compassé des joueurs d’échecs. Quand un jour de printemps, lors d’un séjour à Paris, près du jardin du Luxembourg, je découvrais une boutique qui existe, peut être encore, « l’Impensé Radical » qui proposait, on dirait aujourd’hui, des jeux alternatifs qui m’étaient alors complètement inconnus. Je faisais aussitôt l’acquisition d’un premier jeu : les échecs de Machiavel et me découvrais aussitôt une addiction qui ne m’a pas encore lâché.
Mon problème était alors de trouver des partenaires motivés. C’est pourquoi quand j’ai eu connaissance de l’existence de Transludie, je n’ai pas hésité une seule seconde. Je pouvais tout d’un coup m’ouvrir à une multitude de joueurs passionnés et moi qui ne connais pas un mot d’anglais, découvrir de nouveaux jeux, essentiellement anglo-saxons à l’époque. D’autant plus que le jeu par correspondance m’était familier car j’avais déjà joué quelques parties d’échecs de cette manière.
Il y 30 ans Internet, la messagerie électronique et tous les moyens modernes de communication n’existaient pas encore. Et assez paradoxalement on communiquait davantage qu’aujourd’hui. Je me souviendrai toujours des longues conversations téléphoniques avec le regretté Philippe Loiseau sur une partie de Decline and Fall. Epuisé, je cédais petit à petit toutes mes prétentions et me ralliais sans coup férir aux plans d’un si sympathique adversaire. Le même Philippe m’avait également envoyé à l’occasion d’une partie de Strategy un si truculent traité de paix sur parchemin aux bords brulés qu’il ne me serait pas venu à l’idée de ne pas le respecter. Les parties de Diplomacy étaient aussi l’occasion de nombreux échanges épistolaires que les délais d’acheminement du courrier rendaient parfois interminables. Les soirées étaient souvent scandées par quelques coups de téléphone et toute la famille reconnaissait aussitôt pour ne citer qu’eux les voix de Jacques Laroque, Jean-Roger Duvauchelle, Bernard Faivre et quelques autres. Sans parler des conversations téléphoniques menées au bureau où les collègues ne manquaient pas de s’étonner d’entendre des bruits de transactions commerciales ou boursières, de manœuvres militaires ou d’arrangements matrimoniaux
Si on écrivait ou se téléphonait beaucoup, on n’hésitait pas non plus à se déplacer. Que ce soit aux Assemblées Générales de Transludie pour lesquelles il fallu un moment réserver un château pour pouvoir en accueillir tous les membres. On expédiait vite les formalités réglementaires (rapport moral et encore plus vite le rapport financier). On procédait à la proclamation solennelle du palmarès de l’année : ceux qui avaient gagné quelques parties repartaient avec une statuette. Puis on décernait l’Oscar du meilleur jeu et du meilleur G.O. Lors des questions diverses, on épiloguait à l’envie sur la nécessité du classement, de sa pertinence ou des améliorations qu’on pourrait y apporter. Finalement il n’a pas changé durant 30 ans. Seul le numéro du département a disparu de la liste et récemment la présentation a changé. On reconduisait presque toujours le même bureau, et en tous cas le même Trésorier. Puis on dinait rapidement de quelques charcuteries et crudités. Il est arrivé une fois où le buffet n’avait pas été livré et où un restaurateur bienveillant nous avait ouvert sa porte à l’improviste, la nuit étant déjà bien avancée. Ensuite, on passait généralement une nuit blanche à nous retrouver autour de quelques parties dont certaines resteront collectivement gravées dans nos mémoires : je pense que Jean-

François Lefebvre se souvient encore comme moi du joyeux délire d’une partie de République de Rome. C’était l’occasion, comme on dit communément, de mettre un visage sur une voix et de faire, au delà du jeu plus ample connaissance. D’apprendre, par exemple, qu’un ancien membre de Transludie était un agent de renseignement à la retraite, un agent secret quoi ! Et puis nous avons été de moins en moins nombreux à avoir le courage ou le temps de nous déplacer et je crois savoir que les Assemblées Générales se déroulent maintenant dans le salon d’Alain David. Dans quelques mois, je serai à la retraite, promis juré, je reviendrai y participer et offrir, si on veut bien de moi, un peu de mon temps.
Vous l’aurez compris Transludie a rempli et continue à remplir fort agréablement une partie de ma vie et complètement certaines de mes soirées. De nouveaux horizons ludiques, des parties mémorables, parfois de belles victoires, quelques défaites cuisantes et toujours de bons souvenirs. Deux ombres au tableau cependant. Tout d’abord, le développement de la messagerie électronique a asséché les échanges, les nouveaux jeux aux mécanismes parfois complexes n’appellent plus à la négociation ni à l’interactivité. Rares sont les joueurs avec qui j’échange un peu au delà de l’activité strictement ludique : je ne sais rien de la plupart des joueurs des tables auxquelles je participe. Sont-ils jeunes ou vieux ? Quel est leur métier ? Aiment-ils le foot, la lecture, le cinéma … la politique ? Rien de bien indiscret mais de ce qui fait le sel de toutes relations humaines. Comme G.O. rien ne me désole davantage qu’un mél limité aux ordres donnés, sans salutations ni mot de courtoisie. Mais peut être cultive-je une nostalgie d’une époque surannée et définitivement révolue. Une meurtrissure ensuite qui s’est refermée avec le temps mais qu’il me faut évacuer. A la suite d’un arbitrage plutôt médiocre, je dois le reconnaître, j’ai reçu un message blessant dont l’intensité des mots était sans commune mesure aux reproches qu’on pouvait légitimement me faire. Hors contexte, un lecteur de ce message pouvait s’imaginer que j’avais commis la pire des infamies. Les mots ont un sens et il convient de les employer à bon escient. Notre passion commune est légère, distrayante. Inutile d’y transférer la fureur de notre monde.
Pour finir, je voulais vivement remercier tous ceux qui pendant ces 30 ans au moins m’ont permis de profiter pleinement de Transludie : les administrateurs de l’association, les créateurs ou adaptateurs de jeux, les rédacteurs de Far Play, les arbitres des parties et tous ceux qui ont bien voulu lui consacrer un peu de leur temps ou de leurs talents. Je souhaite encore longue vie à Transludie et avec un peu de chance, j’espère de tout coeur pouvoir célébrer dans 30 nouvelles années, mes noces de diamant avec elle.

Paru Dans le Far Play N°100